La guerre fait rage. Ici ou ailleurs. Plutôt ailleurs.

Car on croit toujours que c’est loin, la guerre. Deux

camps s’affrontent. Les coups pétaradent en tous

sens. Un homme s’affaisse. Il n’a rien vu venir. Il ne

verra plus rien de toute façon. Son voisin le regarde

choir, une lueur d’affolement dans les yeux, vite dissipée

par une autre lueur, un regard paniqué, lorsque

retentit un bruit épouvantable à quelques mètres de

lui. Pas le temps de penser. Agir. Tirer. En tuer le

plus possible.

Ils sont là quelques pauvres gars emmitouflés

dans l’absurde. Face à eux, d’autres gars qui ne

savent pas plus que les premiers ce qu’ils sont venus

faire là. Mais ils y sont. On leur a dit d’y aller. Alors

ils sont partis. Ils ont laissé tous ceux à qui, tout ce

à quoi ils tenaient le plus au monde. Et pourtant ils

les ont quittés. Pourquoi, pour qui ? Ils ne le savent

pas. C’est comme ça

 

 

Ils y pensent, bien sûr, à leur

progéniture. Mais plus les jours passent, plus ils se

demandent si tout cela fut bien réel. Hier encore,

celui-là faisait sauter le petit dernier sur ses genoux.

Un autre coupait du bois pour l’hiver qui serait

bientôt là, douillet, près d’un bon feu de cheminée.

Pourquoi ? Pour qui ? Pour un fou. Oui pour un

fou qui décida que son territoire était désormais trop

15

L’enfant en soi

étroit—quand c’est de l’intérieur qu’il se rabougrissait,

le mufle. Deux pays entrèrent alors en guerre et

du jour au lendemain, la vie d’un homme, de milliers

d’hommes n’eut tout à coup plus d’importance.

Soudain, un hurlement déchira la campagne exsangue.

Deux coups de fusil se firent encore entendre.

Puis plus rien. Le cri redoubla, terrible mais

court. Puis le silence à nouveau. Un silence de mort.

Les hommes tapis dans les buissons se regardèrent,

interdits. Ils ne s’étaient pas vus depuis des jours. Ce

fut comme si cela avait tout à coup ébroué les esprits

tétanisés. Ce fut comme un réveil.

Un oiseau se mit à chanter

 

 

ou peut-être chantait-

il déjà !

Dans le camp adverse, chez "l’ennemi", il se produisit

la même chose. Comme une onde de choc. Le

cri venait de l’ouest, là-haut sur la colline qui servait

à protéger les deux camps l’un de l’autre.

Le hurlement recommença et ne s’arrêta plus. Ce

fut comme une longue plainte interminable qui faisait

écho à l’immense plaie ouverte dans le coeur des

hommes. En réalité, le cri durait depuis l’éternité.

Alors il se passa une chose étonnante. De chaque

bord, un homme sortit de son trou, se leva, s’avança

à découvert. On vit deux hommes, deux ennemis,

s’avancer l’un vers l’autre, se faire face, marcher

pas après pas, chacun vers l’autre bord, qui était

quelques minutes plus tôt la mort. Leurs pas semblaient

flotter au-dessus du sol boueux.

Il n’y avait plus de guerre. Il n’y avait plus de

vieux fou dans son bunker. Il n’y avait plus que deux

hommes qui cheminaient au ralenti l’un vers l’autre.

Les deux hommes marchaient toujours, tout droit,

vers le hurlement qui avait repris de plus belle. Ils

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Marie Duval

se virent enfin, chacun escaladant la petite colline

sensée les protéger l’un de l’autre.

Là-haut, prisonnier des barbelés, un chien errant

se débattait, se déchiquetant les flancs dans les fils

de fer.

Les deux hommes s’arrêtèrent. L’un clopina vers

la bête, tandis que l’autre regardait. Le premier

homme s’efforça d’extirper le chien des barbelés. Il

n’y parvenait pas. L’autre hésita, un peu, si peu pourtant,

et s’avança pour l’aider. Deux mains, pourtant

ennemies, parvinrent, ensemble, à sortir les pointes

acérées de la panse de l’animal. Celui-ci, dès qu’il

fut sur ses pattes, ne demanda pas son reste, et s’enfuit

loin de cette guerre qui ne le concernait pas.

Les deux soldats ne s’attardèrent pas et chacun de

regagner son camp. Mais la nuit, à nouveau drapés

dans l’absurde, deux hommes, quelque part seuls au

monde, mais tout de même un peu moins seuls, offrirent

leurs larmes à la terre et aux étoiles. Ils repensèrent

au chien qu’ils avaient sauvé, aux leurs qui les

attendaient, et pendant quelques minutes, le monde

retrouva un peu d’humanité.

 

 

 

Ca ne vaut pas Rimbaud certes...

 

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Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

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